Jimmy Page connut au moins deux naissances. Une physique et une artistique. La première est, bien sûr, commune à tout homme. L'autre fit de sa vie une exception. Pourtant les hommes se consacrant aux arts sont nombreux. Mais il excella dans le sien comme rarement on le fit. Ce faisant il permit à d'autres de faire de même.
James Patrick Page naquit à Heston, une ville proche de Londres, le 9 janvier 1944. Sa mère était secrétaire chez un médecin, son père directeur du personnel. C'était donc une famille plutôt aisée. Cela n'a pas été sans conséquence pour la suite.
Il faut dire un mot de l'époque. Elle était terrible. La guerre touchait à sa fin. Mais les allemands ne s'avouaient pas vaincus. Ils résistèrent jusqu'au bout de leurs forces et même au delà. Le nazisme, cet ogre de l'humanité, voulait encore son tribut de chairs tourmentées. Seule sa mort, programmée, arrêta sa folie.
Le bruit des avions traversant le ciel. C'est le souvenir de Jimmy Page d'Heston. Faut-il y voir une influence originelle de sa musique ? Idée tentante mais exagérée. Mais déjà l'importance du son. Les oreilles vives.
Quand il eut 8 ans la petite famille s'installa plus au sud, dans la campagne proche de Londres, à Epsom. Sa mère se souvient de son fils sage jusque dans ses jeux. Il se liait difficilement avec les autres enfants. Etre seul cela ne le gênait pas. C'était un solitaire. Cette situation inquiétait quelque peu sa mère. Quelques années plus tard tout allait devenir plus bruyant et agité.
Apprenti guitariste
A l'age de 13 ans il entendit « Baby, Let's Play House » d'Elvis Presley. Dans la grise Angleterre cette énergie, cette joie, qui se dégageait du morceau marqua le jeune adolescent - comme tant d'autres d'ailleurs. Immédiatement il voulu en être. C'est sa deuxième naissance. Une fois chez lui il s'empara d'une vieille guitare espagnole abandonnée là par un oncle. Par la suite il prit quelques cours. D'après ses dires, il en sut bientôt autant, sinon plus, que son professeur. Cette aisance était surprenante : Ses parents étant totalement étrangers au monde de la musique. Loin de s'inquiéter de cette passion soudaine ils l'encouragèrent. Le salon fut dédié à la musique. S'y entassèrent, petit à petit, une chaîne hi fi, des enceintes, des guitares, des amplis, une batterie, un orgue, un enregistreur. Le parfait laboratoire d'un apprenti musicien.
Sa mère lui offrit sa première guitare électrique, une demie caisse Hoffman. Puis rapidement se furent une Grazzioso, une copie de Stratocaster, et enfin une vraie Fender Stratoscaster.
Le voilà étudiant les jeux de Scotty Moore et de James Burton. Tous les deux venaient de la country et ils avaient adapté leurs jeux à la guitare électrique. Moore avait une technique dérivée du fingerpicking. Burton utilisait le flatpicking, une technique au médiator venue du banjo. Le jeu de Jimmy était un compromis des deux : il utilisait le médiator et aussi ses doigt (1). Cette technique lui permit de très bien sonner en acoustique. Ce qui plus tard impressionna beaucoup car on le cantonnait dans un jeu dur électrique. En fait un simple retour aux sources. Il y avait aussi le fabuleux Cliff Gallup – le guitariste de Gene Vincent. Jimmy fit la connaissance d'un autre apprenti guitariste qui adorait comme lui Cliff Gallup : Jeff Beck. Ils passèrent bientôt des heures à décortiquer les solos des maîtres du rock'n'roll. Ils se lancèrent aussi des défis. Les doigts devenaient douloureux à force de jouer.
Désormais plus aguerri Jimmy se joignit à des groupes locaux. Quelque chose de bizarre avait lieu. En jouant il se métamorphosait. L'adolescent poli et réservé laissait place à un joueur passionné. Il se livrait sans retenu à la musique comme un derviche tourneur à sa danse mystique. Il devint bientôt une référence pour les jeunes guitaristes du coin. Il les emmenait dans le fameux salon reconverti à la gloire de la musique. Dans la cuisine la mère de Jimmy préparait du thé pour la bruyante assemblée. Sa guitare avait encore changé. C'était maintenant une énorme Gretsch Chet Atkins.